Je n'étais pas seul, j'étais un homme quelconque. Cette formule, comment l'oublier ?
Maurice Blanchot, Le Très-Haut, Gallimard, Paris, 1948

Comment l'oublier ? Pourtant, cette formule, je l'avais bien oubliée lorsque je me mettais devant La Nuit des Nuits. Cela commence ainsi:

Tu n'étais pas seule, tu étais quelqu'un.
Frédéric Mora, La Nuit des Nuits, Seuil, Paris, 2004

C'est un oubli heureux, perdant la mémoire, la retrouvant sous un autre jour, un autre angle: oublier l'oubli.

Longtemps, je pensais à ce début: Tu n'étais pas seule... Comment est-ce possible ? Quand je suis seul, ce n'est pas moi qui suis là et ce n'est pas de toi que je reste loin. (L'espace littéraire, p.337) et plus loin: Quand je suis seul, je ne suis pas là. En ce sens, la solitude est une absence, le solitaire, l'absent: Tu n'étais pas seule, tu étais là.
Simplement, notons ceci: Tu échoues soudain à être quelqu'un. (La Nuit des Nuits, p.18)
Relisons maintenant les deux phrases:

Tu n'étais pas seule, tu étais quelqu'un.
... J'aurais du te chasser une bonne fois pour toutes, là où, cédant sous le poids mort de tes dérobades et de tes refus, tu échoues soudain à être quelqu'un.

Je dois avouer, la littérature d'aujourd'hui (la littérature de ceux qui vivent encore...) m'attire peu, La Nuit des Nuits de Frédéric Mora fait partie des exceptions. Aujourd'hui, longtemps après la première lecture, je me sens encore habité par ce roman. Pourquoi ? Parce qu'il y a une part d'expérience - l'expérience intérieure, disait G. Bataille -, expérience faite avec les mots, dans les romans, dans la vie des mots, puis, cette vie, cette expérience, s'en va, non, elle se dissimule. Nous restons sensibles, (en attendant, dans l'attente) par rapport à ce que nous avons oublié.

Nous pouvons, bien entendu, songer à ce plaisir, immense, expliqué par le principe Fort-da, et y retrouver les premières étincelles de la narration: un objet (lisons persona) est perdu, il est ensuite retrouvé. Mais nous n'arrêtons de perdre, nous perdons tout, absolument tout, à partir de ce moment-là, la narration commence, lorsque tout est fini, tout commence.

La nuit

Que se passe-t-il la nuit ? Cette question nous est posée par Blanchot (L'espace littéraire, p. 357). La nuit est le lieu où l'expérience s'accomplit. La nuit, en général, nous dormons. Dormir, c'est échapper à la nuit.
Ce qui se passe véritablement dans la nuit:

Et j'étais dans la vigueur de l'âge, le jour ma force était bouleversante, mais il y avait un moment dans la nuit où tout s'arrêtait, l'espoir, la possibilité, la nuit.
Maurice Blanchot, Au moment voulu, Gallimard, Paris, 1951

Dormir la nuit, c'est la loi. Mais la nuit, c'est le négatif (Hegel): La nuit, l'essence de la nuit ne nous laisse pas dormir. Ne pas dormir, rêver. La Nuit des Nuits se passe dans la nuit, tout cela est dans la nuit:

A l'approche du soir, tu perdais doucement tes repères.
La Nuit des Nuits, p.19

La nuit, où tout s'arrête, l'arrêt de mort:

Je me disais: "Ca y est, elle est morte"...
... Tu t'exclamais faiblement: "La tombe s'ouvre ! Les morts ressuscitent ! "
La Nuit des Nuits, p. 20

Mais la nuit - même la nuit - n'est pas seule. Le centre - si la nuit est un centre - se déplace (centre non pas fixe, disait Blanchot), se déforme, se multiplie, se transforme. La nuit devient double, la nuit est le double.

L'été venu, la foule de la Nuit des Nuits fuyait les grandes chaleurs qui s'abattaient sur la ville, elle se déportait au bord de la mer dans un endroit sosie du premier, l'Autre Nuit...
La Nuit des Nuits, p. 26

Regardons ces transformations: Au départ, la Nuit des Nuits, est une boîte que le narrateur, Frédéric, fréquente à Bordeaux, par la suite, la Nuit des Nuits devient l'Autre Nuit, et enfin, nous retrouvons Esther, qui se trouve dans le séjour, à côté des feuilles et des feuilles noircies d'écriture à côté d'un beau stylo chromé. L'ultime phrase se prononce:

C'est ici, me disait Esther: la Nuit des Nuits c'est moi.
La Nuit des Nuits, p. 49

Le centre est mouvementé, mais ce n'est pas tout. Qu'est-ce que la Nuit des Nuits ?

Et comme si elle (Esther) joignait le geste à ces paroles mystérieuses (la Nuit des Nuits c'est moi), elle s'approchait de la table, son corps s'affaissait sous la lampe, il s'éparpillait telle une poussière très fine sur les pages constellées d'écriture noire. Esther s'était volatilisée. Je faisais quelque pas en direction du secrétaire, me penchant comme elle sur les feuilles qui s'étalaient sur toute la longueur de la petite table. A ma grande stupeur, les mots que j'y lisais reprenait trait pour trait le rêve que je venais de faire.

La nuit, le rêve, l'écriture. La nuit est une écriture, l'écriture du rêve. La Nuit des Nuits est un rêve écrit.

Dans La maladie de la mort, Marguerite Duras nous invite à la nuit:

Elle ouvre ses jambes et dans le creux de ses jambes écartées vous voyez enfin la nuit noire. Vous dites: c'était là, la nuit noire, c'est là.
Marguerite Duras, La maladie de la mort, Minuit, Paris, 1982, pp. 52-53

La mer est noire, la nuit aussi, l'écriture aussi. Duras écrit un jour la mer écrite. Qu'est-ce que cela signifie ? Les mots, rien que des mots.

La Nuit des Nuits. Le titre nous invite à réfléchir à cette Nuit ultime, ce rêve ultime, cette écriture par la nuit, dans la nuit. L'écriture est une Nuit (et Nietzsche: la vérité est une femme). La Nuit des Nuits est ce glissement entre la réalité et le rêve, ou encore, c'est la réalité d'un rêve. C'est un passage, passer à l'autre côté du miroir, c'est voir ce qui nous échappe, ce qui surgit par le négatif, négativité vis à vis du monde et ses règles: La Nuit des Nuits est une insomnie insoumise.